Banane et chlordécone

Le 27 octobre 2010 par Clémentine Desfemmes

Le chlordécone, un insecticide utilisé massivement pour la culture des bananes aux Antilles, très polluant pour l'environnement et dangereux pour la santé humaine, a pourtant été autorisé jusqu'en 1993. D'après un rapport de l'INRA, les autorités auraient dû tenir compte de plusieurs signaux d'alerte.

Le chlordécone, substance hautement toxique

BananeraieLe chlordécone est un pesticide organochloré persistant (POP), de la même famille que le DDT, qui a été utilisé de manière intensive pendant une vingtaine d'années pour lutter contre le charançon du bananier, notamment en Martinique et en Guadeloupe. Vendu sous le nom commercial de Kepone®, cet insecticide est à la fois très polluant (il persiste dans le sol et les eaux), potentiellement bioaccumulable (il est pour ainsi dire "stocké" par les organismes vivants), et dangereux pour la santé humaine (perturbateur endocrinien et cancérigène).

Autorisation, suspension, interdiction... un parcours chaotique

Le chlordécone a fait couler beaucoup d'encre depuis sa première d'homologation, en 1968. Cette année-là et la suivante, la Commission d'étude de l'emploi des toxiques en agriculture (dépendante du Ministère de l'Agriculture) avait repoussé l'homologation du produit, sésame indispensable à sa commercialisation comme produit phytosanitaire. En 1972, le chlordécone avait cependant obtenu une autorisation provisoire valable pour une durée d'un an, autorisation qui avait été prolongée jusqu'en 1976. Puis, malgré les signaux d'alertes qui avaient été émis en ce qui concerne les dangers de son utilisation, l'insecticide avait été autorisé en 1982, cette fois-ci de manière durable.

Il a fallu attendre 1990 pour que le chlordécone soit interdit en France, et septembre 1993 pour que son utilisation cesse en Martinique et en Guadeloupe (ces deux départements ayant bénéficié d'une dérogation). Dans les années 70 et 80, le chlordécone a donc été massivement répandu dans les bananeraies des Antilles françaises, contaminant à la fois les denrées alimentaires, l'environnement et les populations locales, ainsi que l'a montré l'AFSSA (Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments) en 2005.

Des signaux d'alertes délibérément ignorés

Pourtant, le chlordécone était un produit dangereux, et les autorités françaises ne l'ignoraient pas. Outre les nombreuses voix qui s'élevaient contre l'usage de ce pesticide, quelques éléments auraient dû alerter le Ministère de l'Agriculture de l'époque. En 1976, les Etats-Unis avaient déjà banni cette substance de leur agriculture. En 1979, l'OMS la classait parmi les "cancérigènes possibles". En 1989, la Commission d'étude de l'emploi des toxiques en agriculture se prononçait cette fois en faveur de l'interdiction du chlordécone...

Une substance reprotoxique et cancérigène

Depuis 1997, plusieurs études ont été menées pour étudier les effets de cet insecticide sur la santé humaine. On a aujourd'hui vérifié ses effets néfastes sur la reproduction (sur des animaux de laboratoire), en raison de son action oestrogen-like, c'est-à-dire mimant l'effet des hormones féminines que sont les oestrogènes. Le chlordécone serait aussi à l'origine du nombre important de cancers de la prostate observés ces dernières années en Martinique et en Guadeloupe.

La santé et l'environnement s'effacent devant les intérêts économiques

Le rapport de l'INRA

Mais comment un produit aussi dangereux a-t-il pu être autorisé durant près de 20 ans ? L'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) s'est penché sur la question, et a rendu en juin 2010 un rapport qui a fait grand bruit à la fin du mois d'août 2010, grâce à un article du journal Le Monde. D'après Pierre-Benoît Joly, le chercheur de l'INRA auteur du rapport, les intérêts économiques auraient primé sur les questions de santé et d'environnement. Cela signifie ni plus ni moins que le Ministère de l'Agriculture aurait fait la sourde oreille aux menaces qui accompagnaient l'usage du chlordécone, cédant ainsi à la pression des industriels (fabricants de pesticides et industrie bananière). Le rapport parle de "véritables anomalies dans le cadre d'une approche de prévention" et évoque "l'influence des intérêts économiques".

Le rapport de l'ANSES

De son côté, l'AFSSET (Agence Française de Sécurité Sanitaire de l'Environnement et du Travail, devenue ANSES suite à sa fusion avec l'AFSSA), a rédigé en décembre 2009 un rapport dévoilé le 24 août 2010 par l'AFP, où l'on peut lire : ''Face à la défense de l'industrie bananière française, on peut faire l'hypothèse que l'impact de l'utilisation de produits phytosanitaires sur l'environnement et la santé ait été secondaire dans les préoccupations des autorités politiques''.

Et aujourd'hui ?

Ce scandale pointe du doigt le fait que l'homologation des pesticides n'ait dépendu, et ne dépende encore, que d'un seul ministère, celui de l'Agriculture. Dans le cadre de décisions aussi lourdes de conséquences, le ministère de la Santé et celui de l'Environnement auraient pourtant eux aussi leur mot à dire...

Pour l'heure, les Antilles suivent depuis 2008 un plan de dépollution au chlordécone, et des plaintes ont été déposées pour empoisonnement, l'une en 2006, par une association de producteurs et de consommateurs guadeloupéens, l'autre en 2009, par un particulier.

En savoir plus sur le site de l'INRA

 

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Réactions

Christiane kéké
28/10/2010, à Dijon

Répondre

Ne tournez pas autour du pot: c est Soisson, alors ministre de l\\\'agriculture qui a autorisé le chlordécone après 1976, alors que le danger était connu le lobby des bananiers a su s y prendre???